Il arrive que nous cherchions un enseignement capable de donner une direction à notre vie. Nous espérons une parole profonde, une explication qui dissipe nos doutes ou une pratique qui nous fera enfin avancer. Et parfois, la réponse nous ramène à quelque chose de si proche que nous risquons de ne pas l’entendre.
Le kōan du bol nous place devant cette proximité.
1. Le kōan
Un moine vient d’entrer au monastère. Il s’adresse à Zhaozhou et lui demande de l’instruire.
Zhaozhou lui pose une question :
— As-tu mangé ?
— Oui, répond le moine.
— Alors, va laver ton bol.
Le récit ajoute que le moine éprouve à cet instant une compréhension. Il ne précise pas en quoi elle consiste.
2. Le contexte
Ce dialogue constitue le septième cas de La Passe sans porte, ou Wumenguan, un recueil de quarante-huit kōans compilé par Wumen Huikai au XIIIᵉ siècle. Le recueil présente le dialogue, puis un commentaire et un vers de Wumen. Ces éléments font partie de la rencontre avec le cas : ils ne nous fournissent pas une explication définitive, mais continuent de nous interroger.
Nous retrouvons ici Zhaozhou, rencontré dans le premier kōan de notre série, Mu. Les deux récits sont très différents. Dans Mu, une seule réponse peut bouleverser la manière dont nous abordons une grande question. Ici, Zhaozhou parle au moine de son repas. Dans les deux cas, il serait facile de retenir une formule et de croire que nous avons terminé le travail.
Le moine vient d’arriver au monastère. Il demande une instruction, ce qui est une démarche sérieuse. Zhaozhou ne lui répond pourtant pas par un exposé sur l’éveil ou par une liste de règles. Il lui demande d’abord s’il a mangé. Sa réponse part de la situation du moine, de ce qu’il vient de faire et de ce qui reste à faire.
Le bol n’est donc pas un objet choisi au hasard pour illustrer une idée. Il appartient au moment que vivent ces deux personnes.
3. Quelques repères
La demande du moine mérite d’être entendue. Il veut apprendre. Nous aussi, lorsque nous cherchons un enseignement, nous pouvons espérer qu’une personne plus expérimentée nous aide à voir plus clair. Le kōan ne ridiculise pas cette attente. Il nous demande toutefois de regarder ce que nous attendons d’une réponse.
La parole de Zhaozhou est d’une simplicité déconcertante. Nous pourrions l’entendre comme une consigne ménagère. Nous pourrions aussi nous empresser d’en faire une maxime : « Le Zen est dans les tâches quotidiennes. » Cette idée peut ouvrir quelque chose, mais elle risque de devenir une nouvelle réponse toute faite. Si nous réduisons le kōan à cette leçon, qu’avons-nous réellement rencontré ?
Le récit dit que le moine comprend, mais ne nous remet pas sa compréhension. Nous ne savons pas exactement ce qui s’est déplacé pour lui. Ce silence est précieux. Il nous empêche de recopier son expérience comme si elle pouvait devenir la nôtre par la seule lecture.
Wumen ne simplifie pas l’affaire. Son commentaire et son vers jouent avec l’apparente clarté de la réponse de Zhaozhou. Ce qui semble évident à expliquer ne l’est pas nécessairement à vivre. Le kōan peut rester auprès de nous après que nous avons trouvé une interprétation satisfaisante.
Il n’est donc pas nécessaire de choisir entre « ce n’est qu’un bol » et « ce bol cache un grand secret ». Peut-être pouvons-nous d’abord demeurer avec la scène : un moine demande à être instruit; Zhaozhou lui demande s’il a mangé; le bol attend d’être lavé.
4. Une piste pour s’asseoir avec le kōan
Nous pouvons commencer par lire lentement le dialogue, puis nous asseoir quelques instants.
La question de Zhaozhou peut rester présente sans que nous cherchions à la traduire immédiatement en idée : « As-tu mangé ? » Il s’adresse au moine tel qu’il est, dans le moment où il se trouve. Puis vient cette réponse : « Va laver ton bol. »
Que se passe-t-il en nous lorsque nous l’entendons ? Déception, amusement, impatience, soulagement ? Avons-nous envie de dire que nous savons déjà ce qu’elle signifie ? Il suffit de remarquer ce mouvement, puis de revenir à l’assise, au corps et au souffle. Le kōan n’exige pas que nous produisions une compréhension.
La pratique peut aussi se poursuivre après un repas. Prenons le bol, l’assiette ou la tasse dont nous venons de nous servir. Lavons cet objet sans chercher à rendre le geste extraordinaire. Sentons son poids, l’eau sur les mains, les mouvements que demande le nettoyage. Remarquons si notre esprit est déjà occupé par la suite de la journée.
Puis continuons simplement.
Cette proposition n’est pas une méthode pour obtenir l’expérience racontée dans le kōan. Elle est une façon d’accorder de l’attention à ce qui se présente dans notre propre vie.
5. La réflexion du Seizan Dōjō
Nous imaginons parfois que la pratique commencera lorsque les conditions seront enfin réunies : une journée moins chargée, un esprit plus calme, davantage de temps pour lire, une retraite, une réponse à nos questions. Nous accordons alors beaucoup de valeur au moment que nous attendons et peu à celui que nous habitons.
Pourtant, notre vie ne se tient pas en pause pendant que nous cherchons la Voie. Nous mangeons, travaillons, répondons à quelqu’un, prenons soin d’un lieu, d’un animal ou d’un arbre. Il y a des gestes à accomplir et des personnes à rencontrer. La pratique ne consiste pas à déclarer que tous ces instants sont merveilleux. Certains sont répétitifs, fatigants ou difficiles. Elle nous invite à regarder comment nous y sommes présents.
Au Seizan Dōjō, zazen demeure le cœur de la pratique. Nous nous asseyons pour revenir, encore et encore, à ce qui est là. Puis nous nous relevons. Ce retour peut accompagner notre manière de marcher, d’écouter et d’agir. Laver un bol ne remplace pas zazen; l’assise ne nous dispense pas non plus de prendre soin de ce qui nous attend lorsque nous nous relevons.
La réponse de Zhaozhou me semble toucher à ce passage entre l’assise et la vie. Le moine demande une direction. Zhaozhou le ramène à son repas et à son bol. Nous pouvons contempler ce geste sans prétendre posséder ce que le moine a compris. La question reste vivante : qu’est-ce que j’attends encore pour reconnaître le lieu où ma pratique peut commencer ?
Parfois, revenir à l’essentiel prend la forme d’un geste très simple. Non parce que ce geste résout toutes nos questions, mais parce que nous sommes enfin là pour le faire.
Chaque pas, un retour à l’essentiel.
6. Une dernière question…
Quel bol attend d’être lavé dans ma vie, pendant que je cherche ailleurs le prochain enseignement ?
Laissons la question nous accompagner. Nous n’avons pas besoin d’y répondre immédiatement.
7. Sources et références
- Wumen Huikai, La Passe sans porte (Wumenguan), cas 7, « Zhaozhou lave son bol » : texte chinois accompagné d’une traduction anglaise
.
- Wumen Huikai, Wumen’s Gate, dans Three Chan Classics, traduction anglaise de J. C. Cleary, Numata Center for Buddhist Translation and Research, cas 7 : édition BDK
.
Le dialogue présenté dans cette page est reformulé en français à partir de ces sources. Les repères, la piste de pratique et la réflexion expriment l’approche contemplative du Seizan Dōjō; ils ne prétendent pas donner la réponse au kōan.


