Reprendre possession de son attention
Le Zen Ă lâĂąge des notifications, des rĂ©seaux sociaux et de lâintelligence artificielle
Vous avez peut-ĂȘtre regardĂ© votre tĂ©lĂ©phone cent fois aujourdâhui.âšMais combien de fois avez-vous regardĂ© votre propre esprit ?
Le geste est devenu presque invisible.
Le téléphone vibre. Une notification apparaßt. Nous regardons.
Nous voulions simplement vérifier un message. Puis notre regard se pose sur un courriel. Une nouvelle attire notre attention. Une publication nous interpelle. Une vidéo commence. Une autre suit. Quelques minutes passent.
Parfois beaucoup plus.
Et lorsque nous relevons enfin les yeux, une question demeure : quâĂ©tions-nous venus chercher ?
Ce nâest pas seulement notre temps qui sâest dispersĂ©.
Câest notre attention.
Je connais moi aussi cette rĂ©alitĂ©. Je vis avec un tĂ©lĂ©phone, des courriels, les rĂ©seaux sociaux, les nouvelles technologies et maintenant lâintelligence artificielle. Je les utilise. Certaines me sont utiles, certaines me passionnent mĂȘme.
Ma pratique du Zen ne se dĂ©roule donc pas Ă lâextĂ©rieur de ce monde.
Elle se déroule en plein milieu de lui.
Et câest justement lĂ que la question devient importante pour moi :
Qui choisit, en cet instant, oĂč se pose mon esprit ?
Avec les annĂ©es de pratique, jâen suis venu Ă comprendre que notre attention est peut-ĂȘtre lâune des choses les plus prĂ©cieuses que nous puissions offrir.
Ă une personne.
Ă un arbre.
Ă un repas.
Ă notre travail.
Ă notre respiration.
Ă la vie elle-mĂȘme.
Lorsque je marche dans la forĂȘt autour du dojo, il mâarrive dâavoir le corps sur le sentier et lâesprit complĂštement ailleurs. Une prĂ©occupation professionnelle, quelque chose que je dois faire, un message auquel je dois rĂ©pondre, une pensĂ©e qui revient.
Les arbres sont pourtant lĂ .
Le vent est lĂ .
Mes pas sont lĂ .
Mais moi, suis-je vraiment lĂ ?
Câest une question que ma pratique me ramĂšne souvent Ă poser.
Zazen : apprendre Ă revenir
Lorsque je mâassois en zazen, mon esprit ne devient pas soudainement silencieux.
Les pensées apparaissent.
Des souvenirs reviennent. Une tĂąche Ă accomplir surgit. Une inquiĂ©tude sâinvite. Parfois une idĂ©e intĂ©ressante arrive prĂ©cisĂ©ment au moment oĂč je voudrais simplement mâasseoir en silence.
On peut alors croire que lâon mĂ©dite mal.
Avec la pratique, jâai appris Ă voir les choses autrement.
Le retour fait partie de la pratique.
Je remarque que lâesprit est parti.
Et je reviens.
Ă la posture.
Ă la respiration.
Ă ce qui est lĂ .
Puis lâesprit repart.
Et je reviens encore.
Sans colĂšre contre moi-mĂȘme. Sans chercher Ă gagner contre mes pensĂ©es. Sans exiger de mon esprit quâil devienne autre chose que ce quâil est.
Simplement revenir.
Câest peut-ĂȘtre lâune des choses les plus simples que le Zen mâait enseignĂ©es â et lâune des plus difficiles Ă vivre.
Car la pratique ne sâarrĂȘte pas lorsque je me relĂšve du zafu.
Elle continue lorsque mon téléphone vibre.
Lorsque je lis un courriel qui provoque immédiatement une réaction en moi.
Lorsque je sens lâenvie de rĂ©pondre tout de suite.
Lorsque je passe dâune chose Ă lâautre sans mĂȘme savoir pourquoi.
Ă cet instant aussi, je peux pratiquer.
MâarrĂȘter.
Respirer.
Voir ce qui est en train de se passer.
Et choisir.
Zazen devient alors pour moi bien davantage quâun moment de mĂ©ditation.
Il devient un apprentissage de la liberté intérieure.
Non pas la libertĂ© de ne plus ĂȘtre sollicitĂ©, mais celle de ne pas devoir suivre chacune des sollicitations qui apparaissent.
Entre la notification et le geste de prendre mon téléphone, il peut exister un espace.
Entre une parole qui me heurte et ma réponse, il peut exister un espace.
Entre une pensée et le besoin de la suivre, il peut exister un espace.
Parfois, cet espace ne dure quâune respiration.
Mais une respiration peut suffire.
Quand notre attention devient une ressource convoitée
Il y a quelque chose de particulier à notre époque.
Notre attention nâest pas seulement distraite.
Elle est recherchée.
Une grande partie du monde numérique dans lequel nous vivons est conçue pour nous inviter à rester : une notification, une recommandation, une nouvelle publication, une vidéo supplémentaire.
Je ne dis pas cela pour condamner les technologies. Je les utilise moi-mĂȘme quotidiennement et je serais bien mal placĂ© pour prĂ©tendre que la solution consiste simplement Ă tout Ă©teindre.
Mais je crois quâil est utile dâen prendre conscience.
Lorsque jâouvre mon tĂ©lĂ©phone pour accomplir une chose prĂ©cise et que, dix minutes plus tard, je me retrouve ailleurs sans vraiment avoir choisi dây aller, quelque chose sâest produit.
Mon attention a changé de direction.
La question nâest donc peut-ĂȘtre pas seulement :
« Devrais-je utiliser moins la technologie ? »
Elle pourrait ĂȘtre :
« Est-ce moi qui utilise cet outil, ou est-ce que je me laisse continuellement conduire par lui ? »
Cette question me semble profondément liée à la pratique du Zen.
Une pensée apparaßt.
Une émotion apparaßt.
Une envie apparaĂźt.
Nous nâavons pas besoin de les combattre.
Mais nous nâavons pas non plus besoin de leur obĂ©ir.
Il en va de mĂȘme devant un Ă©cran.
La notification peut apparaßtre sans que je sois obligé de la suivre.
Je peux ressentir lâenvie de regarder sans immĂ©diatement regarder.
Je peux lire quelque chose qui mâirrite sans immĂ©diatement rĂ©pondre.
Je peux mĂȘme mâennuyer quelques instants sans chercher aussitĂŽt quelque chose pour remplir cet espace.
Et cette derniÚre possibilité me paraßt particuliÚrement précieuse.
Nous avons peut-ĂȘtre commencĂ© Ă considĂ©rer chaque instant vide comme un problĂšme Ă rĂ©soudre.
Une file dâattente : le tĂ©lĂ©phone.
Quelques minutes avant un rendez-vous : le téléphone.
Une pause : le téléphone.
Un moment de silence : encore le téléphone.
Pourtant, ces petits espaces que nous remplissons si rapidement sont parfois précisément ceux dans lesquels nous pouvons nous retrouver.
Il nâest pas nĂ©cessaire de partir plusieurs jours en retraite pour retrouver le silence.
Parfois, il suffit de ne pas remplir immédiatement les trente prochaines secondes.
Ăcouter.
Respirer.
Regarder.
Ătre lĂ .
Reprendre possession de son attention ne signifie donc pas pour moi devenir hostile Ă la technologie.
Cela signifie retrouver la possibilité de choisir.
Et maintenant, lâintelligence artificielle
Depuis quelque temps, une nouvelle prĂ©sence sâest installĂ©e dans notre quotidien : lâintelligence artificielle.
Je lâutilise moi-mĂȘme.
Elle mâaide Ă chercher, Ă rĂ©flĂ©chir, Ă organiser des idĂ©es, Ă crĂ©er et parfois Ă voir une question sous un angle auquel je nâavais pas pensĂ©.
Je serais donc bien mal placé pour en faire un ennemi.
Mais justement parce que je lâutilise, une question me semble importante :
Ă mesure que les machines peuvent faire davantage avec nous â et parfois Ă notre place â quâest-ce que je veux continuer Ă cultiver en moi ?
Lâintelligence artificielle peut me proposer une rĂ©ponse presque immĂ©diatement.
Mais ai-je encore la patience de demeurer quelque temps avec une question ?
Elle peut organiser mes idées.
Mais est-ce que je prends encore le temps dâĂ©couter ce qui se passe en moi avant de demander une rĂ©ponse ?
Elle peut produire des mots.
Mais peut-elle vivre le silence qui leur donne leur profondeur ?
VoilĂ oĂč, pour moi, le Zen devient particuliĂšrement actuel.
Je ne crois pas que notre défi soit de choisir entre la technologie et la vie spirituelle.
Je crois plutÎt que nous devons apprendre à utiliser les outils sans leur abandonner ce que nous avons de plus profondément humain.
Notre capacité de contempler.
De douter.
De discerner.
DâĂ©couter rĂ©ellement quelquâun.
De rester silencieux devant ce que nous ne comprenons pas encore.
De nous émerveiller.
Et mĂȘme de nous ennuyer.
Car tout nâa pas besoin dâobtenir immĂ©diatement une rĂ©ponse.
Il mâarrive, dans ma propre pratique, de constater combien il est devenu facile de chercher aussitĂŽt une explication.
Une question surgit : je pourrais la chercher.
Une idée apparaßt : je pourrais immédiatement la développer.
Un doute se présente : je pourrais demander une réponse.
Mais le Zen mâenseigne parfois exactement lâinverse :
Reste avec la question.
Ne cherche pas immédiatement à la remplir.
Observe.
Respire.
Laisse-la travailler en toi.
Une question nâest pas toujours un problĂšme dont il faut se dĂ©barrasser.
Elle peut devenir un lieu de pratique.
Le kĆan en est probablement lâexpression la plus radicale. Il ne nous demande pas simplement de trouver rapidement la bonne rĂ©ponse. Il nous oblige Ă demeurer avec ce qui rĂ©siste Ă nos habitudes ordinaires de pensĂ©e.
Et je trouve ce contraste fascinant aujourdâhui.
Nous avons dans notre poche des outils capables de nous fournir une réponse en quelques secondes.
Et le Zen continue tranquillement Ă nous dire :
Assieds-toi.
Regarde.
Ne te presse pas.
Je peux utiliser une intelligence artificielle sans lui remettre mon jugement.
Je peux recevoir une réponse sans renoncer à la questionner.
Je peux bénéficier de sa rapidité sans faire de la rapidité la mesure de toute chose.
Je peux demander de lâaide pour Ă©crire tout en demeurant responsable des paroles que je choisis finalement de faire miennes.
Et surtout, je peux conserver des espaces oĂč je ne demande rien Ă aucune machine.
Un zafu.
Une marche dans la forĂȘt.
Quelques minutes devant un bonsaĂŻ.
Une conversation oĂč le tĂ©lĂ©phone reste de cĂŽtĂ©.
Un moment sur la terrasse du dojo Ă Ă©couter ce qui mâentoure.
Dans ces moments-lĂ , je nâai rien Ă optimiser.
Rien Ă produire.
Rien Ă demander.
Je suis simplement lĂ .
Et peut-ĂȘtre que dans un monde oĂč les machines seront capables de faire toujours davantage pour nous, notre dĂ©fi ne sera pas seulement dâapprendre ce que nous pouvons leur confier.
Il sera aussi dâapprendre ce que nous voulons continuer Ă habiter nous-mĂȘmes.
Une pratique : lâespace dâune respiration
Je pourrais proposer de fermer son téléphone pendant une heure, de supprimer certaines applications ou de désactiver toutes les notifications.
Cela peut parfois ĂȘtre utile.
Mais ce nâest pas ce que jâaimerais proposer ici.
La pratique que je vous invite Ă essayer est beaucoup plus petite.
Une respiration.
La prochaine fois que votre tĂ©lĂ©phone vibrera ou quâune notification apparaĂźtra, ne cherchez pas Ă rĂ©sister.
Ne vous dites pas que vous ne devriez pas regarder.
Avant de prendre le téléphone, prenez simplement une respiration consciente.
Une seule.
Sentez lâinspiration.
Sentez lâexpiration.
Puis demandez-vous :
« Est-ce là que je choisis de poser mon attention maintenant ? »
Si la réponse est oui, regardez votre téléphone.
Il nây a rien de contraire au Zen lĂ -dedans.
Mais si la réponse est non, laissez passer la notification.
Et revenez à ce que vous étiez en train de vivre.
Cette respiration ne fera pas disparaßtre les réseaux sociaux.
Elle nâarrĂȘtera pas les courriels.
Elle ne ralentira pas le dĂ©veloppement de lâintelligence artificielle.
Mais elle aura créé quelque chose de précieux :
un espace entre la sollicitation et votre réponse.
Et dans cet espace, mĂȘme trĂšs petit, vous aurez retrouvĂ© la possibilitĂ© de choisir.
Revenir Ă ce qui est lĂ
Plus jâavance sur la Voie, moins je crois que le Zen consiste Ă chercher un Ă©tat extraordinaire.
Il me ramÚne plutÎt, encore et encore, à ce qui était déjà là .
Cette respiration.
Ce corps.
Cette personne devant moi.
Cet arbre.
Ce silence.
Ce moment.
Lorsque je mâassois sur mon zafu, je pratique ce retour.
Lorsque je marche sur le sentier autour du dojo, je pratique ce retour.
Lorsque je travaille sur un bonsaï et que mon attention se pose véritablement sur une branche, une feuille, un espace entre deux formes, je pratique encore ce retour.
Et lorsque je remarque que mon esprit a Ă©tĂ© emportĂ© par une notification, un courriel, une inquiĂ©tude ou simplement par le bruit incessant de mes propres pensĂ©es, la pratique reste la mĂȘme.
Revenir.
Je ne souhaite pas vivre en dehors de mon époque.
Je ne souhaite pas renoncer aux technologies qui peuvent enrichir ma vie, mâaider Ă apprendre, Ă crĂ©er et Ă entrer en relation avec les autres.
Je souhaite simplement apprendre Ă ne pas disparaĂźtre Ă lâintĂ©rieur dâelles.
Câest peut-ĂȘtre cela, finalement, que signifie pour moi reprendre possession de son attention.
Non pas contrĂŽler constamment son esprit.
Non pas devenir inaccessible au monde.
Non pas vivre dans un silence artificiel.
Mais apprendre Ă reconnaĂźtre ce qui nous emporte â et dĂ©couvrir que nous pouvons toujours revenir.
Car notre attention nâest pas une petite chose.
Notre attention est une maniĂšre dâaimer.
Ce à quoi nous accordons véritablement notre attention, nous lui offrons quelque chose de notre vie.
Alors peut-ĂȘtre pouvons-nous nous demander, de temps en temps :
Quâest-ce qui mĂ©rite rĂ©ellement mon attention aujourdâhui ?
Et lorsque nous nous apercevons que nous nous sommes encore Ă©garĂ©s â car cela arrivera â il nâest pas nĂ©cessaire de nous juger.
Une respiration.
Un pas.
Un retour.
Au Seizan DĆjĆ, notre devise dit :
Chaque pas, un retour Ă lâessentiel.
Ă lâĂąge des notifications, des rĂ©seaux sociaux et de lâintelligence artificielle, ces quelques mots prennent pour moi une signification nouvelle.
Lâessentiel nâest peut-ĂȘtre pas trĂšs loin.âšIl attend simplement que nous soyons de nouveau prĂ©sents pour le voir.


