Enseignement no 7. 🌿

Reprendre possession de son attention

Le Zen Ă  l’ñge des notifications, des rĂ©seaux sociaux et de l’intelligence artificielle

Vous avez peut-ĂȘtre regardĂ© votre tĂ©lĂ©phone cent fois aujourd’hui.‹Mais combien de fois avez-vous regardĂ© votre propre esprit ?

Le geste est devenu presque invisible.

Le téléphone vibre. Une notification apparaßt. Nous regardons.

Nous voulions simplement vérifier un message. Puis notre regard se pose sur un courriel. Une nouvelle attire notre attention. Une publication nous interpelle. Une vidéo commence. Une autre suit. Quelques minutes passent.

Parfois beaucoup plus.

Et lorsque nous relevons enfin les yeux, une question demeure : qu’étions-nous venus chercher ?

Ce n’est pas seulement notre temps qui s’est dispersĂ©.

C’est notre attention.

Je connais moi aussi cette rĂ©alitĂ©. Je vis avec un tĂ©lĂ©phone, des courriels, les rĂ©seaux sociaux, les nouvelles technologies et maintenant l’intelligence artificielle. Je les utilise. Certaines me sont utiles, certaines me passionnent mĂȘme.

Ma pratique du Zen ne se dĂ©roule donc pas Ă  l’extĂ©rieur de ce monde.

Elle se déroule en plein milieu de lui.

Et c’est justement là que la question devient importante pour moi :

Qui choisit, en cet instant, oĂč se pose mon esprit ?

Avec les annĂ©es de pratique, j’en suis venu Ă  comprendre que notre attention est peut-ĂȘtre l’une des choses les plus prĂ©cieuses que nous puissions offrir.

À une personne.

À un arbre.

À un repas.

À notre travail.

À notre respiration.

À la vie elle-mĂȘme.

Lorsque je marche dans la forĂȘt autour du dojo, il m’arrive d’avoir le corps sur le sentier et l’esprit complĂštement ailleurs. Une prĂ©occupation professionnelle, quelque chose que je dois faire, un message auquel je dois rĂ©pondre, une pensĂ©e qui revient.

Les arbres sont pourtant lĂ .

Le vent est lĂ .

Mes pas sont lĂ .

Mais moi, suis-je vraiment lĂ  ?

C’est une question que ma pratique me ramùne souvent à poser.


Zazen : apprendre Ă  revenir

Lorsque je m’assois en zazen, mon esprit ne devient pas soudainement silencieux.

Les pensées apparaissent.

Des souvenirs reviennent. Une tĂąche Ă  accomplir surgit. Une inquiĂ©tude s’invite. Parfois une idĂ©e intĂ©ressante arrive prĂ©cisĂ©ment au moment oĂč je voudrais simplement m’asseoir en silence.

On peut alors croire que l’on mĂ©dite mal.

Avec la pratique, j’ai appris à voir les choses autrement.

Le retour fait partie de la pratique.

Je remarque que l’esprit est parti.

Et je reviens.

À la posture.

À la respiration.

À ce qui est là.

Puis l’esprit repart.

Et je reviens encore.

Sans colĂšre contre moi-mĂȘme. Sans chercher Ă  gagner contre mes pensĂ©es. Sans exiger de mon esprit qu’il devienne autre chose que ce qu’il est.

Simplement revenir.

C’est peut-ĂȘtre l’une des choses les plus simples que le Zen m’ait enseignĂ©es — et l’une des plus difficiles Ă  vivre.

Car la pratique ne s’arrĂȘte pas lorsque je me relĂšve du zafu.

Elle continue lorsque mon téléphone vibre.

Lorsque je lis un courriel qui provoque immédiatement une réaction en moi.

Lorsque je sens l’envie de rĂ©pondre tout de suite.

Lorsque je passe d’une chose Ă  l’autre sans mĂȘme savoir pourquoi.

À cet instant aussi, je peux pratiquer.

M’arrĂȘter.

Respirer.

Voir ce qui est en train de se passer.

Et choisir.

Zazen devient alors pour moi bien davantage qu’un moment de mĂ©ditation.

Il devient un apprentissage de la libertĂ© intĂ©rieure.

Non pas la libertĂ© de ne plus ĂȘtre sollicitĂ©, mais celle de ne pas devoir suivre chacune des sollicitations qui apparaissent.

Entre la notification et le geste de prendre mon téléphone, il peut exister un espace.

Entre une parole qui me heurte et ma réponse, il peut exister un espace.

Entre une pensée et le besoin de la suivre, il peut exister un espace.

Parfois, cet espace ne dure qu’une respiration.

Mais une respiration peut suffire.


Quand notre attention devient une ressource convoitée

Il y a quelque chose de particulier à notre époque.

Notre attention n’est pas seulement distraite.

Elle est recherchée.

Une grande partie du monde numérique dans lequel nous vivons est conçue pour nous inviter à rester : une notification, une recommandation, une nouvelle publication, une vidéo supplémentaire.

Je ne dis pas cela pour condamner les technologies. Je les utilise moi-mĂȘme quotidiennement et je serais bien mal placĂ© pour prĂ©tendre que la solution consiste simplement Ă  tout Ă©teindre.

Mais je crois qu’il est utile d’en prendre conscience.

Lorsque j’ouvre mon tĂ©lĂ©phone pour accomplir une chose prĂ©cise et que, dix minutes plus tard, je me retrouve ailleurs sans vraiment avoir choisi d’y aller, quelque chose s’est produit.

Mon attention a changé de direction.

La question n’est donc peut-ĂȘtre pas seulement :

« Devrais-je utiliser moins la technologie ? »

Elle pourrait ĂȘtre :

« Est-ce moi qui utilise cet outil, ou est-ce que je me laisse continuellement conduire par lui ? »

Cette question me semble profondément liée à la pratique du Zen.

Une pensée apparaßt.

Une émotion apparaßt.

Une envie apparaĂźt.

Nous n’avons pas besoin de les combattre.

Mais nous n’avons pas non plus besoin de leur obĂ©ir.

Il en va de mĂȘme devant un Ă©cran.

La notification peut apparaßtre sans que je sois obligé de la suivre.

Je peux ressentir l’envie de regarder sans immĂ©diatement regarder.

Je peux lire quelque chose qui m’irrite sans immĂ©diatement rĂ©pondre.

Je peux mĂȘme m’ennuyer quelques instants sans chercher aussitĂŽt quelque chose pour remplir cet espace.

Et cette derniÚre possibilité me paraßt particuliÚrement précieuse.

Nous avons peut-ĂȘtre commencĂ© Ă  considĂ©rer chaque instant vide comme un problĂšme Ă  rĂ©soudre.

Une file d’attente : le tĂ©lĂ©phone.

Quelques minutes avant un rendez-vous : le téléphone.

Une pause : le téléphone.

Un moment de silence : encore le téléphone.

Pourtant, ces petits espaces que nous remplissons si rapidement sont parfois précisément ceux dans lesquels nous pouvons nous retrouver.

Il n’est pas nĂ©cessaire de partir plusieurs jours en retraite pour retrouver le silence.

Parfois, il suffit de ne pas remplir immédiatement les trente prochaines secondes.

Écouter.

Respirer.

Regarder.

Être là.

Reprendre possession de son attention ne signifie donc pas pour moi devenir hostile Ă  la technologie.

Cela signifie retrouver la possibilitĂ© de choisir.


Et maintenant, l’intelligence artificielle

Depuis quelque temps, une nouvelle prĂ©sence s’est installĂ©e dans notre quotidien : l’intelligence artificielle.

Je l’utilise moi-mĂȘme.

Elle m’aide Ă  chercher, Ă  rĂ©flĂ©chir, Ă  organiser des idĂ©es, Ă  crĂ©er et parfois Ă  voir une question sous un angle auquel je n’avais pas pensĂ©.

Je serais donc bien mal placé pour en faire un ennemi.

Mais justement parce que je l’utilise, une question me semble importante :

À mesure que les machines peuvent faire davantage avec nous — et parfois à notre place — qu’est-ce que je veux continuer à cultiver en moi ?

L’intelligence artificielle peut me proposer une rĂ©ponse presque immĂ©diatement.

Mais ai-je encore la patience de demeurer quelque temps avec une question ?

Elle peut organiser mes idées.

Mais est-ce que je prends encore le temps d’écouter ce qui se passe en moi avant de demander une rĂ©ponse ?

Elle peut produire des mots.

Mais peut-elle vivre le silence qui leur donne leur profondeur ?

VoilĂ  oĂč, pour moi, le Zen devient particuliĂšrement actuel.

Je ne crois pas que notre défi soit de choisir entre la technologie et la vie spirituelle.

Je crois plutÎt que nous devons apprendre à utiliser les outils sans leur abandonner ce que nous avons de plus profondément humain.

Notre capacité de contempler.

De douter.

De discerner.

D’écouter rĂ©ellement quelqu’un.

De rester silencieux devant ce que nous ne comprenons pas encore.

De nous émerveiller.

Et mĂȘme de nous ennuyer.

Car tout n’a pas besoin d’obtenir immĂ©diatement une rĂ©ponse.

Il m’arrive, dans ma propre pratique, de constater combien il est devenu facile de chercher aussitît une explication.

Une question surgit : je pourrais la chercher.

Une idée apparaßt : je pourrais immédiatement la développer.

Un doute se présente : je pourrais demander une réponse.

Mais le Zen m’enseigne parfois exactement l’inverse :

Reste avec la question.

Ne cherche pas immédiatement à la remplir.

Observe.

Respire.

Laisse-la travailler en toi.

Une question n’est pas toujours un problĂšme dont il faut se dĂ©barrasser.

Elle peut devenir un lieu de pratique.

Le kƍan en est probablement l’expression la plus radicale. Il ne nous demande pas simplement de trouver rapidement la bonne rĂ©ponse. Il nous oblige Ă  demeurer avec ce qui rĂ©siste Ă  nos habitudes ordinaires de pensĂ©e.

Et je trouve ce contraste fascinant aujourd’hui.

Nous avons dans notre poche des outils capables de nous fournir une réponse en quelques secondes.

Et le Zen continue tranquillement Ă  nous dire :

Assieds-toi.

Regarde.

Ne te presse pas.

Je peux utiliser une intelligence artificielle sans lui remettre mon jugement.

Je peux recevoir une réponse sans renoncer à la questionner.

Je peux bénéficier de sa rapidité sans faire de la rapidité la mesure de toute chose.

Je peux demander de l’aide pour Ă©crire tout en demeurant responsable des paroles que je choisis finalement de faire miennes.

Et surtout, je peux conserver des espaces oĂč je ne demande rien Ă  aucune machine.

Un zafu.

Une marche dans la forĂȘt.

Quelques minutes devant un bonsaĂŻ.

Une conversation oĂč le tĂ©lĂ©phone reste de cĂŽtĂ©.

Un moment sur la terrasse du dojo Ă  Ă©couter ce qui m’entoure.

Dans ces moments-là, je n’ai rien à optimiser.

Rien Ă  produire.

Rien Ă  demander.

Je suis simplement lĂ .

Et peut-ĂȘtre que dans un monde oĂč les machines seront capables de faire toujours davantage pour nous, notre dĂ©fi ne sera pas seulement d’apprendre ce que nous pouvons leur confier.

Il sera aussi d’apprendre ce que nous voulons continuer Ă  habiter nous-mĂȘmes.


Une pratique : l’espace d’une respiration

Je pourrais proposer de fermer son téléphone pendant une heure, de supprimer certaines applications ou de désactiver toutes les notifications.

Cela peut parfois ĂȘtre utile.

Mais ce n’est pas ce que j’aimerais proposer ici.

La pratique que je vous invite Ă  essayer est beaucoup plus petite.

Une respiration.

La prochaine fois que votre tĂ©lĂ©phone vibrera ou qu’une notification apparaĂźtra, ne cherchez pas Ă  rĂ©sister.

Ne vous dites pas que vous ne devriez pas regarder.

Avant de prendre le téléphone, prenez simplement une respiration consciente.

Une seule.

Sentez l’inspiration.

Sentez l’expiration.

Puis demandez-vous :

« Est-ce là que je choisis de poser mon attention maintenant ? »

Si la réponse est oui, regardez votre téléphone.

Il n’y a rien de contraire au Zen là-dedans.

Mais si la réponse est non, laissez passer la notification.

Et revenez à ce que vous étiez en train de vivre.

Cette respiration ne fera pas disparaßtre les réseaux sociaux.

Elle n’arrĂȘtera pas les courriels.

Elle ne ralentira pas le dĂ©veloppement de l’intelligence artificielle.

Mais elle aura créé quelque chose de précieux :

un espace entre la sollicitation et votre réponse.

Et dans cet espace, mĂȘme trĂšs petit, vous aurez retrouvĂ© la possibilitĂ© de choisir.


Revenir Ă  ce qui est lĂ 

Plus j’avance sur la Voie, moins je crois que le Zen consiste Ă  chercher un Ă©tat extraordinaire.

Il me ramÚne plutÎt, encore et encore, à ce qui était déjà là.

Cette respiration.

Ce corps.

Cette personne devant moi.

Cet arbre.

Ce silence.

Ce moment.

Lorsque je m’assois sur mon zafu, je pratique ce retour.

Lorsque je marche sur le sentier autour du dojo, je pratique ce retour.

Lorsque je travaille sur un bonsaï et que mon attention se pose véritablement sur une branche, une feuille, un espace entre deux formes, je pratique encore ce retour.

Et lorsque je remarque que mon esprit a Ă©tĂ© emportĂ© par une notification, un courriel, une inquiĂ©tude ou simplement par le bruit incessant de mes propres pensĂ©es, la pratique reste la mĂȘme.

Revenir.

Je ne souhaite pas vivre en dehors de mon époque.

Je ne souhaite pas renoncer aux technologies qui peuvent enrichir ma vie, m’aider Ă  apprendre, Ă  crĂ©er et Ă  entrer en relation avec les autres.

Je souhaite simplement apprendre Ă  ne pas disparaĂźtre Ă  l’intĂ©rieur d’elles.

C’est peut-ĂȘtre cela, finalement, que signifie pour moi reprendre possession de son attention.

Non pas contrĂŽler constamment son esprit.

Non pas devenir inaccessible au monde.

Non pas vivre dans un silence artificiel.

Mais apprendre Ă  reconnaĂźtre ce qui nous emporte — et dĂ©couvrir que nous pouvons toujours revenir.

Car notre attention n’est pas une petite chose.

Notre attention est une maniùre d’aimer.

Ce à quoi nous accordons véritablement notre attention, nous lui offrons quelque chose de notre vie.

Alors peut-ĂȘtre pouvons-nous nous demander, de temps en temps :

Qu’est-ce qui mĂ©rite rĂ©ellement mon attention aujourd’hui ?

Et lorsque nous nous apercevons que nous nous sommes encore Ă©garĂ©s — car cela arrivera — il n’est pas nĂ©cessaire de nous juger.

Une respiration.

Un pas.

Un retour.

Au Seizan Dƍjƍ, notre devise dit :

Chaque pas, un retour à l’essentiel.

À l’ñge des notifications, des rĂ©seaux sociaux et de l’intelligence artificielle, ces quelques mots prennent pour moi une signification nouvelle.

L’essentiel n’est peut-ĂȘtre pas trĂšs loin.‹Il attend simplement que nous soyons de nouveau prĂ©sents pour le voir.