Entrer dans le silence
Nous vivons entourés de bruit.
Il y a les sons qui nous entourent : les conversations, les voitures, les appareils, les notifications, la télévision, la musique. Mais il existe aussi un bruit plus discret : celui de nos pensées, de nos préoccupations, de nos projets, de nos souvenirs, de tout ce que nous nous racontons intérieurement.
Même lorsque tout devient silencieux autour de nous, quelque chose continue souvent à parler en nous.
Dans la tradition et la sensibilité japonaises, un mot peut nous aider à approcher une autre expérience du silence :
静寂 — seijaku.
On le traduit notamment par silence, quiétude ou tranquillité profonde.
Mais seijaku nous invite à découvrir que le silence peut être beaucoup plus que l’absence de bruit.
Imaginez un sentier en forêt.
Le vent traverse les branches. Un oiseau appelle au loin. Les feuilles bougent. Nos pas rencontrent le sol. Peut-être entendons-nous même l’eau couler quelque part.
Il y a des sons partout.
Et pourtant…
il y a silence.
C’est peut-être là que commence notre rencontre avec seijaku.
Comprendre 静寂 — Seijaku
Le mot japonais 静寂 (seijaku) est composé de deux caractères :
静 (sei) évoque ce qui est calme, tranquille, paisible.
寂 (jaku) évoque notamment le silence, la tranquillité, la solitude ou l’apaisement.
Réunis, ils expriment une profonde quiétude.
Il serait cependant réducteur de comprendre seijaku comme une simple absence de sons. Une forêt n’est presque jamais véritablement silencieuse. Un dojo non plus. Pendant zazen, nous pouvons entendre notre respiration, le vent, le craquement du bâtiment, un véhicule au loin.
Et notre esprit, lui, peut continuer à produire pensées, souvenirs, émotions et préoccupations.
Le zen ne nous demande pas de faire disparaître tout cela.
Il nous invite plutôt à cesser progressivement de nous accrocher à tout ce qui apparaît.
Une pensée vient.
Nous la voyons.
Un son apparaît.
Nous l’entendons.
Une émotion nous traverse.
Nous la reconnaissons.
Puis nous revenons simplement à la présence.
Seijaku peut alors être compris non comme un monde dans lequel plus rien ne bouge, mais comme une qualité de tranquillité au cœur même de ce qui bouge.
Le silence n’est pas le vide
Le silence peut parfois nous mettre mal à l’aise.
Nous prenons notre téléphone. Nous allumons quelque chose. Nous cherchons une occupation. Nous remplissons l’espace.
Pourquoi ?
Peut-être parce que, lorsque les distractions diminuent, nous rencontrons davantage ce qui est déjà là.
Nos inquiétudes.
Notre fatigue.
Notre impatience.
Nos désirs.
Mais aussi notre respiration, notre corps, la lumière d’une pièce, le chant d’un oiseau, la présence d’une personne que nous aimons.
Le silence ne crée pas nécessairement tout cela.
Il nous permet de l’entendre.
C’est pourquoi le silence dont parle la pratique zen n’est pas une fuite hors du monde. Il peut au contraire devenir une manière d’entrer plus profondément en relation avec lui.
Zazen : s’asseoir au milieu de ce qui est
Lorsque nous pratiquons zazen, nous pourrions croire que notre objectif est de réussir à « ne plus penser ».
Ce n’est pas nécessaire.
Nous nous asseyons.
Nous respirons.
Les pensées viennent et repartent.
Les sons apparaissent et disparaissent.
Le corps change constamment.
Parfois l’esprit est calme. Parfois il ne l’est pas.
La pratique consiste notamment à apprendre à ne pas devoir suivre chaque pensée, juger chaque sensation ou réagir à chaque mouvement intérieur.
Peu à peu, nous pouvons découvrir quelque chose d’étonnant :
le silence n’exige pas nécessairement que tout se taise.
Il peut exister au milieu des sons.
La tranquillité peut apparaître au milieu du mouvement.
Et un esprit traversé par des pensées peut malgré tout apprendre à ne pas être emporté par chacune d’elles.
寂 — Jaku : une résonance dans la voie du thé
Le caractère 寂 — jaku possède également une place importante dans la culture contemplative japonaise.
On le retrouve notamment dans les quatre principes traditionnellement associés à la voie du thé :
和 — Wa : harmonie
敬 — Kei : respect
清 — Sei : pureté
寂 — Jaku : tranquillité
Ensemble : 和敬清寂 — wa, kei, sei, jaku.
La tranquillité n’est donc pas seulement comprise comme une ambiance agréable à créer autour de soi. Elle peut être le fruit d’une manière d’être : entrer en relation avec les êtres et les choses avec harmonie, respect, simplicité et présence.
Le silence devient alors moins quelque chose que nous exigeons du monde qu’une qualité que nous apprenons à cultiver dans notre façon de l’habiter.
Seijaku et Seigaku — lorsque deux mots se rencontrent sur la Voie
Depuis mon engagement dans la Voie, je porte le nom de Dharma :
清學 — Seigaku.
Le caractère 清 (sei) peut évoquer la pureté, la clarté, ce qui est limpide.
學 (gaku) signifie l’étude, l’apprentissage. Il s’agit de la forme traditionnelle du caractère aujourd’hui couramment écrit 学.
J’aime recevoir mon nom de Dharma non comme une définition de ce que je serais déjà, mais comme une direction à habiter.
Je l’ai notamment exprimé ainsi :
Étudier avec clarté afin de mieux servir les êtres.
Ou encore :
Celui qui recherche la sagesse avec un esprit clair et paisible.
Lorsque j’ai rencontré le mot 静寂 — Seijaku, quelque chose a donc résonné.
Il faut être précis : le sei (清) de Seigaku et le sei (静) de Seijaku sont deux caractères différents et possèdent des significations différentes. Il ne s’agit donc pas d’établir entre ces deux mots un lien étymologique qui n’existe pas.
Leur rencontre est d’un autre ordre.
Elle est contemplative.
Seigaku m’invite à apprendre, à étudier, à chercher avec clarté.
Seijaku me rappelle la valeur du silence et de la tranquillité.
Et une question apparaît :
Comment étudier avec clarté si nous ne savons jamais faire silence ?
Le silence devient alors lui-même un enseignant.
Faire silence, c’est parfois cesser suffisamment longtemps de vouloir expliquer pour pouvoir regarder.
Cesser de répondre pour pouvoir écouter.
Cesser de chercher ailleurs pour rencontrer ce qui est ici.
Ainsi, seijaku ne définit pas Seigaku.
Mais seijaku peut m’aider à apprendre comment vivre Seigaku.
Seijaku dans la vie quotidienne
Nous n’avons pas besoin de vivre dans un monastère ou au fond d’une forêt pour faire l’expérience du silence.
Seijaku peut commencer très simplement.
Avant de répondre dans une conversation difficile, laisser passer une respiration.
Boire une tasse de thé sans regarder son téléphone.
Marcher quelques minutes sans écouteurs.
Regarder un arbre sans chercher à le photographier.
S’asseoir cinq minutes sans essayer de rendre ces cinq minutes « utiles ».
Écouter réellement quelqu’un sans préparer intérieurement notre réponse.
Ouvrir la fenêtre et entendre ce qui est déjà là.
Ce sont de petits gestes.
Mais la Voie est précisément faite de ces gestes ordinaires.
En quelques mots
静寂 — Seijaku nous rappelle que le silence n’est pas nécessairement l’absence de sons.
Il est aussi une qualité de présence.
Nous n’avons peut-être pas à fabriquer le silence parfait, à supprimer nos pensées ou à nous retirer du monde.
Nous pouvons simplement créer les conditions permettant à l’agitation de se déposer suffisamment pour voir, écouter et rencontrer ce qui est déjà là.
Le silence n’est pas l’absence de la vie. Il est parfois la manière la plus profonde de l’écouter.
À contempler
Aujourd’hui, plutôt que de nous demander comment obtenir davantage de calme, nous pouvons nous poser une question plus simple :
Quelle place est-ce que je laisse encore au silence dans ma vie ?
Ne cherchons pas nécessairement à répondre tout de suite.
Laissons aussi à la question…
un peu de silence.
À expérimenter — Quelques minutes de Seijaku
Choisissez aujourd’hui un endroit où vous pouvez demeurer quelques minutes sans être dérangé.
Asseyez-vous simplement.
Ne mettez pas de musique.
Ne cherchez pas non plus à obtenir le silence.
Pendant quelques minutes, écoutez.
Les sons proches.
Les sons lointains.
Votre respiration.
Les sensations du corps.
Les pensées qui apparaissent.
N’essayez pas de chasser ce qui survient.
Remarquez simplement.
Puis revenez à l’écoute.
Avant de vous relever, prenez une dernière respiration consciente.
Peut-être découvrirez-vous que le silence que vous cherchiez n’était pas entièrement ailleurs.
Pour poursuivre le chemin
La prochaine fois que vous marcherez dans la forêt, que vous vous assiérez en zazen ou que vous vous retrouverez simplement quelques instants sans rien à faire, résistez à l’envie de remplir immédiatement cet espace.
Écoutez.
Regardez.
Respirez.
静寂 — Seijaku.
Non pas quitter le monde.
Être suffisamment silencieux pour le rencontrer.
Seigaku
Fondateur du Seizan Dōjō — Dojo de la Montagne Paisible


