Un mot, plusieurs profondeurs
Depuis le début de notre parcours, un mot revient régulièrement :
Dharma.
On entend parler de « pratiquer le Dharma », « étudier le Dharma », « transmettre le Dharma » ou encore « prendre refuge dans le Dharma ».
Mais que signifie réellement ce mot ?
La réponse la plus simple serait :
le Dharma est l’enseignement du Bouddha et la voie de pratique qui en découle.
Cette définition est juste.
Mais elle ne dit pas tout.
Dharma : une courte définition
Le mot Dharma vient du sanskrit. Dans le bouddhisme, il possède plusieurs significations selon le contexte.
Pour commencer simplement, nous pouvons en retenir deux.
Le Dharma désigne d’abord l’enseignement transmis par le Bouddha : les enseignements qui nous permettent de comprendre la souffrance, ses causes, la possibilité de s’en libérer et le chemin de pratique qui conduit vers cette libération.
Mais le mot Dharma peut également renvoyer, dans un sens plus large, à la réalité telle qu’elle est et aux principes qui permettent de la comprendre.
Cette seconde dimension est importante.
Car le Bouddha ne prétend pas avoir inventé l’impermanence.
Il n’a pas créé le fait que nos actions ont des conséquences.
Il n’a pas décidé que les phénomènes apparaissent selon des causes et des conditions.
Il a cherché à voir profondément comment les choses sont.
Puis il a enseigné une voie permettant à d’autres de le découvrir à leur tour.
La carte et le territoire
Imaginez que vous souhaitiez gravir une montagne.
Quelqu’un qui connaît le chemin vous remet une carte.
Cette carte peut être extrêmement précieuse.
Elle indique les sentiers.
Elle montre les passages difficiles.
Elle permet d’éviter certaines impasses.
Mais la carte n’est pas la montagne.
Vous pouvez l’étudier pendant des années sans jamais sentir la pierre sous vos pieds, le vent sur votre visage ou l’effort de la montée.
Il en va un peu de même avec le Dharma.
Les enseignements sont indispensables pour nous orienter.
Mais les connaître intellectuellement ne suffit pas.
Il faut les mettre en pratique, les contempler et les confronter à notre propre expérience.
Comprendre intellectuellement que tout change est une chose.
Voir l’impermanence à l’œuvre dans notre propre corps, nos émotions, nos relations et notre environnement en est une autre.
Lire un enseignement sur la colère est une chose.
Reconnaître la colère lorsqu’elle apparaît en nous et observer ce qu’elle produit en est une autre.
Le Dharma devient véritablement vivant lorsqu’il cesse d’être seulement quelque chose que nous lisons…
et devient quelque chose que nous apprenons à voir.
Le Dharma ne demande pas seulement :
« Que sais-tu ? »
Il nous demande aussi :
« Que vois-tu ? Que fais-tu de ce que tu vois ? Et comment cela transforme-t-il ta manière de vivre ? »
Prendre refuge dans le Dharma
Au cœur de la tradition bouddhiste se trouvent ce que l’on appelle les Trois Refuges ou les Trois Joyaux :
Le Bouddha. Le Dharma. La Sangha.
Nous consacrerons plus tard un enseignement complet aux Trois Refuges.
Mais puisque le Dharma en est l’un des trois, arrêtons-nous un instant sur cette expression :
« Je prends refuge dans le Dharma. »
Que signifie-t-elle ?
Refuge : non pas fuir, mais s’orienter
Dans le langage courant, un refuge est un endroit où l’on se met à l’abri.
Le sens bouddhiste est plus profond.
Prendre refuge ne signifie pas se cacher de la vie.
Cela signifie reconnaître quelque chose vers quoi nous pouvons nous tourner pour orienter notre compréhension, notre pratique et notre manière de vivre.
Prendre refuge dans le Dharma, c’est donc reconnaître dans l’enseignement du Bouddha une voie que nous choisissons d’étudier, d’expérimenter et de mettre en pratique.
Ce n’est pas dire :
« Quelqu’un d’autre possède toutes les réponses à ma place. »
C’est plutôt dire :
« Je choisis de marcher dans cette direction et de vérifier, par la pratique, ce que cette voie peut m’apprendre. »
Une boussole plutôt qu’une cachette
Nous pouvons reprendre l’image de notre montagne.
La carte nous aide à comprendre le chemin.
Mais lorsque le brouillard apparaît, nous avons également besoin d’une direction.
Le Dharma peut jouer ce rôle.
Lorsque nous sommes en colère, il peut nous rappeler de regarder avant de réagir.
Lorsque nous souffrons parce que quelque chose change, il peut nous rappeler l’impermanence.
Lorsque nous nous sentons complètement séparés des autres, il peut nous inviter à regarder l’interdépendance.
Lorsque nous ne savons plus très bien comment agir, les préceptes peuvent nous aider à discerner ce qui risque d’ajouter de la souffrance et ce qui peut favoriser davantage de compassion.
Le Dharma ne supprime pas les difficultés du chemin.
Il nous aide à les rencontrer autrement.
Un refuge qui se pratique
Prendre refuge dans le Dharma n’est donc pas seulement réciter une formule.
C’est aussi apprendre progressivement à revenir à la pratique.
Revenir à la respiration.
Revenir à l’attention.
Revenir aux préceptes.
Revenir à l’observation de notre esprit.
Revenir aux enseignements lorsque nous perdons notre direction.
Et recommencer.
Encore et encore.
Le refuge devient alors quelque chose de très concret :
une orientation à laquelle nous choisissons de revenir lorsque nous oublions comment nous voulons marcher dans le monde.
Le Dharma n’est donc pas un refuge hors de la vie.
Il peut devenir un refuge au cœur même de la vie.
Étudier le Dharma, pratiquer le Dharma
Le bouddhisme possède une immense richesse de textes et d’enseignements.
Depuis plus de 2 500 ans, des générations de pratiquants ont étudié, commenté, approfondi et transmis le Dharma.
Cette étude est précieuse.
Elle nous permet de découvrir des enseignements que nous n’aurions peut-être jamais formulés seuls.
Elle nous aide à préciser notre compréhension.
Elle peut aussi nous empêcher de confondre nos propres opinions avec l’enseignement du Bouddha.
Mais dans le bouddhisme, comprendre intellectuellement ne suffit pas.
On peut connaître parfaitement la définition de l’impermanence et demeurer profondément bouleversé chaque fois que quelque chose change.
On peut lire des dizaines de livres sur la pleine conscience tout en passant une grande partie de nos journées sans être véritablement présent à ce que nous faisons.
On peut parler longuement de compassion et répondre durement à quelqu’un quelques minutes plus tard.
Ce n’est pas un échec.
C’est simplement le rappel que connaître le chemin et marcher sur le chemin sont deux choses différentes.
De la tête à l’expérience
Étudier le Dharma nous donne des mots, des repères et des perspectives.
La pratique nous invite à les rencontrer dans notre propre vie.
Prenons quelque chose de très simple.
Tout change.
Nous pouvons comprendre cette phrase immédiatement.
Mais regardons maintenant autour de nous.
Notre corps n’est plus celui de notre enfance.
Une relation évolue.
Une saison se termine.
Une émotion qui semblait immense hier n’est peut-être plus présente aujourd’hui.
Une feuille apparaît sur un arbre, grandit, change de couleur puis tombe.
L’impermanence cesse alors d’être seulement une notion bouddhiste.
Elle devient quelque chose que nous voyons.
Le Dharma dans une mandarine
Prenez une mandarine dans votre main.
Regardez-la quelques instants.
Elle semble être une chose toute simple : une mandarine.
Mais regardons plus profondément.
Sans pluie, elle ne serait pas là.
Sans soleil, elle ne serait pas là.
Sans terre, sans arbre, sans cultivateur, sans transport, sans temps…
elle ne serait pas là.
Et lorsque nous la mangeons, ce qui était devant nous devient progressivement une partie de notre propre corps.
Où commence alors exactement la mandarine ?
Et où finit-elle ?
Où commençons-nous ?
Cette simple expérience peut ouvrir la porte à des enseignements beaucoup plus profonds que nous rencontrerons plus tard : l’interdépendance, l’inter-être, le non-soi et la vacuité.
Mais nous n’avons pas besoin de tout comprendre aujourd’hui.
Pour l’instant, il suffit de regarder.
Lorsque le Dharma devient vivant
Le Dharma devient vivant lorsqu’un enseignement rencontre notre expérience.
Lorsque l’impermanence n’est plus seulement un mot.
Lorsque la compassion influence réellement une parole.
Lorsque les préceptes nous font hésiter avant une action susceptible de blesser.
Lorsque nous reconnaissons notre colère avant qu’elle décide entièrement de notre réaction.
Lorsque nous mangeons une mandarine et que, pendant quelques secondes, nous voyons tout ce qui a rendu ce fruit possible.
Alors l’étude et la pratique cessent de s’opposer.
Elles se nourrissent mutuellement.
Nous étudions pour mieux voir. Nous pratiquons pour mieux comprendre. Et nous retournons à l’enseignement avec une expérience nouvelle.
C’est ainsi que le Dharma peut progressivement passer des mots à la vie.
Un Dharma vivant et transmis
Le Bouddha enseignait dans le nord du sous-continent indien il y a plus de 2 500 ans.
Depuis, le Dharma a voyagé.
Il s’est transmis en Inde, au Sri Lanka, en Asie du Sud-Est, en Chine, au Tibet, en Corée, au Japon, au Vietnam et dans de nombreuses autres régions du monde.
À chaque rencontre avec une nouvelle culture, certaines formes ont évolué.
Les langues ont changé.
Les vêtements ont changé.
Les architectures, les cérémonies, les manières d’enseigner et certaines formes de pratique ont pris des couleurs différentes.
C’est ainsi qu’au fil des siècles sont apparues les nombreuses traditions qui composent aujourd’hui le bouddhisme.
Et pourtant, elles se reconnaissent toutes comme héritières, de différentes manières, de l’enseignement du Bouddha.
Transmettre ne signifie pas reproduire à l’identique
Une tradition vivante transmet nécessairement un héritage.
Des enseignements à étudier.
Des pratiques à poursuivre.
Des textes à préserver.
Des préceptes à incarner.
Des gestes et des formes qui donnent un corps à la pratique.
Tout ne peut donc pas être transformé simplement parce que nous préférerions pratiquer autrement.
Sans continuité, il n’y aurait bientôt plus réellement de transmission.
Mais transmettre ne signifie pas non plus reproduire chaque forme du passé exactement à l’identique.
Le Bouddha enseignait dans une langue, une société et une culture très différentes des nôtres.
Pour que le Dharma puisse continuer à être compris et pratiqué, il doit aussi pouvoir être expliqué dans des mots qui rejoignent les êtres humains d’aujourd’hui.
Le cœur et les formes
Nous pouvons alors distinguer quelque chose d’important.
Il y a le cœur de la Voie : les enseignements fondamentaux, les orientations éthiques, la pratique et la recherche de sagesse et de libération.
Il existe également des formes qui portent et incarnent ce cœur : la méditation, les préceptes, les vœux, certaines cérémonies, certains gestes et certaines formes de transmission.
Et il existe enfin des formes qui peuvent évoluer selon les lieux, les cultures et les époques : certaines méthodes pédagogiques, certaines manières d’organiser une communauté ou certains langages utilisés pour transmettre.
La question n’est donc pas simplement :
« Devons-nous conserver la tradition ou la changer ? »
Elle devient plutôt :
« Qu’est-ce qui doit être transmis pour que la Voie demeure vivante, et qu’est-ce qui peut évoluer afin qu’elle puisse continuer à être comprise et pratiquée ? »
Fidélité et créativité
Une tradition vivante a besoin des deux.
De fidélité, pour ne pas perdre ce qu’elle a reçu.
De créativité, pour ne pas transformer cet héritage en objet de musée.
Chaque génération reçoit ainsi quelque chose qu’elle n’a pas inventé.
Elle l’étudie.
Elle le pratique.
Elle l’approfondit.
Puis elle cherche comment le transmettre à son tour.
Le Dharma traverse ainsi les siècles non parce qu’il demeure extérieurement identique partout…
mais parce que des femmes et des hommes continuent à le recevoir, à le pratiquer et à lui donner vie dans leur propre époque.
C’est peut-être aussi cela, un Dharma vivant :
un héritage que l’on reçoit avec respect, que l’on éprouve dans la pratique et que l’on transmet sans en perdre l’essentiel.
En quelques mots
Le Dharma désigne d’abord l’enseignement du Bouddha et la voie de pratique qui en découle.
Mais il nous invite également à regarder la réalité telle qu’elle est, plutôt que seulement telle que nous souhaiterions qu’elle soit.
Le Dharma peut nous orienter.
Il peut être une carte.
Une boussole.
Un refuge au cœur de la vie.
Mais une carte ne remplace jamais le chemin.
Étudier l’impermanence n’est pas encore la voir.
Lire sur la compassion n’est pas encore agir avec compassion.
Connaître les enseignements sur l’interdépendance n’est pas encore faire l’expérience intime de notre relation avec tout ce qui nous entoure.
C’est pourquoi le Dharma est à la fois quelque chose que nous recevons, que nous étudions, que nous pratiquons et que nous apprenons progressivement à voir dans notre propre existence.
À contempler
Regardez autour de vous.
Choisissez quelque chose de très ordinaire.
Une tasse.
Une plante.
Un vêtement.
Un morceau de pain.
Une mandarine.
Puis demandez-vous :
« Qu’est-ce qui a dû être présent pour que cette chose soit ici aujourd’hui ? »
Prenons simplement la tasse.
Il a fallu de la matière.
De l’eau.
De l’énergie.
Des êtres humains pour extraire, transformer, fabriquer, transporter.
Des connaissances transmises d’une génération à l’autre.
Et probablement des centaines de conditions auxquelles nous ne pensons jamais.
Alors une nouvelle question peut apparaître :
Existe-t-il réellement quelque chose qui existe entièrement par soi-même ?
Ne cherchez pas encore une réponse philosophique.
Regardez simplement.
Nous reviendrons à cette question lorsque nous explorerons l’interdépendance, l’inter-être, le non-soi et la vacuité.
À expérimenter
Aujourd’hui, choisissez un enseignement extrêmement simple :
Tout change.
Ne cherchez pas à y croire.
Essayez plutôt de le vérifier.
Pendant quelques minutes, observez votre respiration.
Une inspiration apparaît.
Elle demeure un instant.
Puis elle disparaît dans l’expiration.
Observez ensuite une sensation dans votre corps.
Est-elle parfaitement stable ?
Puis une pensée.
Elle apparaît.
Elle change.
Elle disparaît.
Regardez dehors.
La lumière change.
Le vent se lève puis retombe.
Un nuage apparaît et passe.
Vous venez peut-être de faire quelque chose de très important dans la pratique bouddhiste :
vous n’avez pas seulement lu un enseignement sur l’impermanence.
Vous avez commencé à le regarder à l’œuvre.
Le Dharma dans la vie
Peut-être pouvons-nous maintenant comprendre différemment l’expression :
« pratiquer le Dharma ».
Elle ne signifie pas seulement méditer, réciter des textes ou étudier les enseignements.
Elle signifie progressivement apprendre à laisser ce que nous découvrons transformer notre manière de vivre.
Une parole plus attentive.
Une réaction que nous prenons le temps d’observer.
Une personne que nous essayons réellement d’écouter.
Un attachement que nous commençons à reconnaître.
Une respiration à laquelle nous revenons.
Le Dharma entre alors dans la vie quotidienne.
Ou peut-être découvrons-nous qu’il n’en avait jamais été séparé.
Pour poursuivre le chemin
Nous avons rencontré jusqu’ici trois mots fondamentaux :
Bouddha. Dharma. Sangha.
Ensemble, ils constituent les Trois Joyaux ou Trois Refuges du bouddhisme.
Mais avant de les approfondir ensemble, notre prochain enseignement nous conduira vers la tradition qui est au cœur de notre pratique :
Qu’est-ce que le zen ?
D’où vient-il ?
Que signifie réellement ce mot devenu si courant aujourd’hui ?
Et surtout : qu’est-ce qui fait du zen une voie bouddhiste de pratique et d’expérience ?
Nous poursuivrons avec la même démarche :
Comprendre. Contempler. Expérimenter.
Chaque pas, un retour à l’essentiel.


